Depuis toutes les années que je travaille sur mon scénario, que je le chéris, que j’imagine le finir un jour… et que j’en vois les images, je ne me suis jamais demandé ce que j’aurais fait si je ne m’étais pas consacré à lui.
Non pas que j’y ai pensé tous les jours depuis que j’en ai eu l’idée il y a de cela très longtemps, mais il faut reconnaître que l’histoire de mon scénario épouse de plus en plus les formes de ma vie, au point de parfois se confondre avec elle.
Je suis actuellement au chômage –les professions recrutant des littéraires sont de plus en plus inaccessibles- et j’envisage de faire une formation dans un domaine plus pratique, mais qui recrute réellement du personnel sans le laisser croupir ad vitam dans la précarité. Ma femme, qui s’intéresse aux horaires des emplois auquel je pourrai accéder post-formation, a constaté que je pourrai, dans certaines boîtes, avoir des horaires de bureau. Tout naturellement, elle s’est exclamé : « comme ça tu pourras travailler sur ton scénario en rentrant à la maison ! ». Depuis quatre ans qu’elle me connaît, elle me voit m’escrimer sur ce scénar, elle en a lu plusieurs versions, elle me soutient courageusement. Sans arrières pensées, elle a lancé cette phrase, laissant entendre qu’elle s’attend à me voir indéfiniment travailler dessus.
Ainsi, je me suis rendu compte que mon scénario était devenu l’objectif de ma vie, pour ne pas dire une allégorie de mon existence. Peut-être que si je repousse sans cesse son achèvement, c’est parce que j’ai peur de ne plus avoir aucun but. En ce sens, je suis un Sisyphe dont la condamnation donnerait lieu à une toute nouvelle interprétation : après le Sisyphe dont le travail perpétuellement recommencé métaphorise l’absurdité de l’existence humaine, après l’interprétation d’Albert Camus, selon laquelle « il faut imaginer Sisyphe heureux » en haut de sa montagne car de là-haut il contemple le travail accompli, il y aura le Sisyphe scénariste, qui laisse complaisamment retomber la pierre, s’obligeant éternellement à recommencer son travail pour ne pas avoir à le terminer. Par peur du vide. Car le sommet de la montagne donne peut-être sur une falaise à pic…
emule
ven 06 nov 2009 22:12