Je commençais à aller mieux. Avant, toute communication avec quelqu’un d’autre que ma famille proche était un combat dont je me remettais difficilement. Il m’avait fallu apprendre à relativiser énormément de choses. Le cinéma, ce monde idéal, le pansement à toutes mes blessures, restait ma préoccupation numéro un, mais la vie était devenue plus intéressante. Et mon scénario m’obsédait toujours. A la fac, j’ai intégré, avec un peu de difficulté, une association de cinéastes en herbe, dont l’objectif était de réaliser des courts-métrages (et à terme de rentrer éventuellement dans le monde du cinéma). Des gens très volontaires et très courageux : ils ont mené à bien des projets que j’aurais bien été incapable ne serais-ce que d’envisager. Ça m’a donné l’impression que « c’était possible », et j’y ai cru pendant un bon moment.
Au bout de quelques années, l’association, (et moi avec) s’est un peu enlisée dans un mode de fonctionnement à sens unique : elle ne tournait qu’autour de son président. Il faut reconnaître que c’était le seul à se bouger les fesses et à lancer des projets comme un forcené. Mais à force de faire mille choses à la fois, j’ai eu le sentiment que rien n’était vraiment approfondi. Il faut dire que je fonctionnais à l’exact inverse : au lieu de lancer deux millions de projets à la fois, je n’en avais qu’un, que je polissais depuis deux millions d’années ! On passait d’un extrême à l’autre. J’ai donc pris (à regret) mes distances.
Nous avons eu à l’Université une UV d’écriture de scénario, dont le dossier final à rendre était tout simplement un scénario de long-métrage.
J’ai biaisé un peu, et décidé de présenter ma « montagne scénaristique ». Ça me permettrait d’avoir un avis d’une personne travaillant dans le milieu du cinéma. Notre prof était un petit producteur indépendant, il faisait (et doit toujours faire) des documentaires autoproduits en assurant pratiquement tous les postes.
Depuis le temps, l’unique disquette sur laquelle j’avais sauvegardé mon scénario était devenue inutilisable. Il ne me restait que la vieille épreuve papier que j’avais fait lire à mon oncle. De toute façon, pour ma conscience (autrement dit travailler quand même sur l’épreuve), mais aussi parce que ça me permettait de tout reprendre de zéro, j’ai décidé de le recopier entièrement, et de faire des modifications en fonction des notes que j’avais prises depuis toutes ces années. J’ai ressorti mes petits carnets de notes, et fait du tri.
J’étais parti pour pousser une nouvelle fois mon rocher le plus haut possible en haut de la montagne scénaristique… et je commençais à prendre conscience de l’aspect éternel de mon implication dans l’écriture de ce scénario.