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L'âme fatale  posté le mardi 04 mars 2008 13:40

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Ça n'a pas pris longtemps à mon Oncle pour lire le scénario. Je le lui ai donné un jour, et le lendemain au petit-déjeuner, il m’en livrait une critique. J’étais fier qu’il ait pu le lire si vite, ça voulait peut-être dire que l’histoire était entraînante…

Je n’osais pas trop lui demander son opinion profonde, parce que je ne cours pas vraiment après l’humiliation… mais il fallait bien se jeter à l’eau après tout ce temps.

J’ai tourné en rond, hésité, et puis finalement, ayant épuisé toutes les manières de louvoyer, je lui ai demandé ce qu’il en pensait.

Il trouvait impressionnant que j’ai poussé le travail jusqu’au bout. Projeter d’écrire un scénario, et le faire réellement, étaient deux choses bien différentes. J’avais mené ma barque jusqu’au bout, je méritais le respect pour ça. J’étais donc dans les nuages, mais aussi trop jeune pour voir venir la suite… et la manière très diplomatique dont il a abordé, morceau par morceau, la critique de mon film.

« Mais c’est un film qui coûte des milliards ! » (Il parlait encore en ancien francs), « il faut que tu commences par quelque chose de plus modeste ! Tu imagines, le décor, à fabriquer en entier, il est gigantesque ! Et puis les armures, faut les fabriquer aussi ! Et puis tu as quand même 7 rôles majeurs, qu’on voit tout le temps sur l’écran, ça coûte cher tout ça ! »

Une manière gentille de dire que ça va être difficile de concrétiser un projet pareil… parce qu’il coûte cher ! (Peut-être aussi parce qu’il n’est pas terrible…)

« …mais c’est pas mal, comme histoire, ceci dit. Tu es encore jeune, c’est encore très premier degré. Il faut que tu laisses mûrir tout ça, que tu dégages une thématique à ton histoire. Là, tel quel, ça ressemble quand même à toutes ces grosses merdes américaines. Ne te laisse pas influencer par tout ça ! Fais un film qui te ressemble ! Mets-y ton âme ! »

Mon oncle était tout à fait dans la mouvance et la pensée du cinéma héritée de la nouvelle vague et du cinéma italien des années 50 à 70. Mad Max 2, qu’il avait justement vu à la TV peu de temps auparavant, était l’une des ces grosses merdes, car pour lui, un type qui doit économiser le carburant et qui fait des arrêts avec sa voiture sans éteindre le moteur immédiatement n’est pas crédible une seconde.

J'aime les films de la nouvelle vague ; la révolution esthétique se sent dans le moindre plan, la moindre situation scénaristique. Contrairement à ce que ses héritiers semblent affirmer en se contentant de faire dans le réalisme -voire le vérisme, Truffaut, Godard et leurs compagnons avaient du style (au début, du moins). Ce style était une nouveauté en 1959, il mais il faut se rendre à l'évidence: cette révolution esthétique a fait long feu. En 39 ans, deux générations de cinéastes se sont succédées qui n'ont presque pas remis en cause ce modèle esthétique. Arrivé à la troisième génération post-nouvelle vague, le cinéma Français est complètement à côté de ses pompes, à ressasser d'antiques schémas révolutionnaires. 

Il n'y a qu'à regarder autour de nous: aux Etats-Unis, en Espagne et en Angleterre, le cinéma actuel est dominé par la politique du genre. Tout l’intérêt d’un film repose dans la capacité du réalisateur à exister au milieu du genre, à se plier à ses codes tout en les transcendant. C’est un principe né de la politique des auteurs créée par la nouvelle vague, d’ailleurs : Truffaut et consort ont fait de John Ford ou Howard Hawks des auteurs parce qu’ils arrivaient à faire des films de genre en y mettant à chaque fois un peu d’eux-mêmes, donnant naissance à une œuvre reconnaissable. Les héritiers de la nouvelle vague (j’ai nommé « le jeune cinéma français »), n’a retenu que les œuvres de ses auteurs, tournées avec du matériel léger, en toute liberté, et parlant de sujets éminemment personnels. Pas tout le monde a le talent de parler de soi sans que ça ne deviennent édifiant, on a pu le voir dans pléthore de films français récents.

A l’époque, je n’étais pas conscient de tout ça, et j’ai pris les réflexions de mon oncle comme une manière de me dire que mon histoire n’était pas très intéressante. Car visiblement, elle ne l’avait pas outrageusement passionné : on ne tourne pas autour du pot quand on a apprécié une histoire, on le dit, c’est tout.

Je suis donc sorti mi-figue, mi-raisin de cet échange. J’avais donc eu le mérite de pousser le travail jusqu’au bout, mais il n’était pas passionnant. En gros, le manque d’enthousiasme de mon oncle confirmait l’opinion moyenne que je me faisais de mon histoire à chaque fois que je la relisais.

J’avais tenté le coup. C’était nul. Il ne me restait plus qu’à passer à autre chose.

En rentrant chez moi, j’ai rangé mon précieux scénar dans une pochette cartonnée, j’ai mis la pochette cartonnée sur une étagère.

J’ai oublié le tout pendant plusieurs années.

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